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Le Christ et la nuitAujourd'hui c'est vraiment au sommet de notre Semaine ue nous arrivons.Parce que le mystère du Christ est la cime, le faîte, et le couronnement du mystère. Non seulement il est le plus grand de tous les mystères, mais encore il est leur somme et leur point de convergence. C'est véritablement là où ils se retrouvent tous, où ils deviennent
quelque chose de mystérieusement cohérent et de divinement articulé.
A la vérité, ce ne sont pas les mystères, eux-mêmes, qui ont tendance à se séparer, mais nous, les hommes, qui tâchons toujours, quoique vainement, de les décomposer pour les comprendre. La raison analytique est une étrange machine à découper le réel.
Je vous confesse que je n'en suis pas un enthousiaste, tout en reconnaissant
la nécessité absolue de cet instrument-là, et j'espère qu'au ciel il n'y
en aura plus, il ne sera plus question de raison analytique.
Comme un termite laborieux, mais incapable de véritable intelligence,
la raison analytique creuse des galeries à l'intérieur de l'arcane et introduit
partout des classes et des ordres, des divisions et des subdivisions, partout
des petits «a» et des petits «b» pour classifier et trier le mystère.
Le Christ nous empêche de délier le mystére, ou le renvoyer au domaine idéologique, où toute sorte de tripotages sont possibles, parce que le Mystère est Lui-même et que ce qu'il nous demande est de nous abandonner entièrement à Luis.Le Mystère du Christ n'est pas une idée que l'on puisse diffracter en une pluie étrangement abondante de notions obscures; une doctrine que l'on prétend réduire à un ensemble de vérités plus ou moins crépusculaires. Il est le Mystère-personne, ou, si on le préfère, le Mystère en personne, le Mystère personnifié, le Mystère incarné. A propos de Lui on peut dire, sans doute, beaucoup de choses marginales ou périphériques -ce qui ne signifie pas du tout des choses banales ou méprisables. Mais ce Mystère-là échappe à toute prétention de recherche purement humaine. Vous qui croyez, vous qui ne croyez pas, n'oubliez jamais que la rencontre
avec le Christ, c'est la rencontre avec le Mystère. Et pour le croyant
et pour l'incroyant cette rencontre pose immédiatement le mystère.
Il appartient à une sphère absolument inusitée.
Le cas du Christ, on n'arrive pas à le classer parmi les affaires courantes.
On reste interloqué devant l'histoire énorme de ce crucifié qui a parlé
comme d'autorité et avec une fermeté infinie, même à l'échafaud, des choses
les plus divines et les plus incroyables pour une positiviste.
Le Christ est un Maître exigeant, qui ne se contente pas de gestes extérieurs,
de rites pharisaïques.
La rencontre avec le Christ place donc l'homme entier en face du Mystère. Même si l'on s'y refuse, même si l'on prétend l'ignorer ou le dissimuler, ou le tempérer, ou le déformer, ou le dompter, le Mystère est là, dans la personne du Christ. Les historiens athées, les philosophes sceptiques, feront de leur mieux
pour faire entrer le Christ dans leurs catégories. mais inutilement.
Pour l'introduire dans leurs catégories politiques, et même, pour s'en
servir à leur aise, tout en se proclamant parfois ses plus loyaux serviteurs.
Le Mystère du Christ est, néanmoins, une montagne à double pente qui
ne se laisse pas parcourir sur une seul versant.
C'est pour cette raison qu j'ai dit que le Mystère du Christ est le
noeud du mystère.
S'Il était seulement le Seigneur du Temps et de l'Histoire, cela on le comprendrait aussi parce que l'on en a déjà connu d'autres qui ont prétendu la même chose, bien qu'ils n'aient jamais réussi, et on ferait de Lui un grand roi, un «leader», comme les Juifs l'ont prétendu faire un beau jour. Mais qu'Il soit en même temps le Seigneur de l'Eternité et celui de
cette chose malhonnête et sordide, de cette écume sale et sans consistance,
qu'est l'Histoire, voici ce que l'esprit d'incroyance n'arrive pas à digérer.
... Un sage qui parlerait un langage intéressant, parfois paradoxal,
parfois, même, obscur et un epu mystérieux... cela on le comprendrait et
on en serait heureux, parce qu'au fond, la raison aime toujours jouer avec
un peu de mystère comme le chat avec la souris avant de la manger.
Et du détachement
S'il n'y avait que le Christ de la miséricorde infinie, le Dieu qui
oublie et qui pardonne et qui aime ses poussins jusqu'à pleurer pour eux
et qui a pitié des foules lasses et prostrées, comme des brebis qui n'ont
pas de berger et qui promet un royaume de béatitude à ses fidèles, cela
on l'accepterait de bonne grâce parce que personne n'échappe au charme
d'une telle bonté.
S'il n'y avait que la Parole du christ, cela on le comprendrait assez bien et on l'accepterait de bon gré. Mais qu'il y ait aussi le silence, ce silence qui se tait toujours, ce silence qui ne dit rien du tout, voilà ce qui gêne et embarrasse. On aimerait entendre la parole du Père en face de ce monde. Au milieu de tant de misère, et de haine, et de calamités, et de stupidités... on aimerait entendre la parole tonnante du Père. Cette voix de tonnerre, mais, en même temps infiniment douce et paternelle,
condamner le mal, et nous rassurer tous en nous disant:
Qu'il nous fit voir et entendre toutes sortes de signes et de consignes, de garanties et de sécurités, de grands miracles ou, au moins, de petits miracles un peu partout, pour nous dire que nous sommes toujours sur le bon chemin. Le silence du Christ, voilà ce qui nous gêne et nous scandalise.
En quoi ils se trompent, parce que le silence est beaucoup plus près du Mystère du Christ que le bruit. Parce que le silence est souvent la plus grande vérité que l'on en puisse dire. C'est, en effet, dans le silence et dans l'obscurité qu'on rencontre le vrai Mystère du Christ. Ici il ne s'agit pas d'une tâche intellectuelle. Il ne s'agit pas du tout de comprendre le Christ mais de l'aimer et de le suivre... Ce qui paraît plus simple mais en réalité est beaucoup plus difficile. Il ne s'agit pas proprement de prêcher, ni de prononcer des discours,
ni d'élever des enfants, ni de bâtir des maisons, ni de gouverner les peuples.
Par son Mystère, le Christ nous invite à entrer dans sa nuit. C'est un pélerinage hasardeux et fort pénible, que très peu ont fait, à ce que nous sachions... Le pèlerinage des mystiques au centre du Mystère du Christ, que beaucoup ont, peut-être, entrepris; mais que très peu ont réussi à suivre jusqu'à ses dernières demeures. Au début, cela va. Cela va assez bien, parce qu'il y a les voix. Il y a l'appel qui vient je ne sais comment, l'appel à la sainteté que tout chrétien, et peut-être tout homme, a senti, je le pense, d'une façon ou d'une autre, à un certain moment de sa vie. Mais après les voix il y a souvent le silence, où l'on n'entend rien, ni dedans ni dehors. Ou, ce qui est encore pire, on n'entend que du bruit, l'ennui et la fatigue et la voix du Malin, c'est-à-dire la tentation du désespoir. C'est alors que les ténèbres deviennent réellement des ténèbres.
On est tellement accablé, tellement brisé de fatigue et d'ennui, tellement ennuyé de l'existence, qu'on aimerait n'être nuelle part et n'avoir jamais été nulle part. On aurait envie de se retourner vers les pauvres gens et de cracher sur eux: «Tant pis pour vous si vous avez faim; tant pis pour vous si vous avec soif. Que le bon Dieu vous aide, s'il est là et s'il veut s'en occuper». C'est la tentation du Malin. La tentation du désespoir et le blasphème du désespéré. Si l'on prétend échapper à cette situation par le divertissement, en s'appuyant sur le néant, on est radicalement perdu. Tandis que si on accepte humblement l'obscurité, si on préfère l'obscurité à la banalité, on est dans le bon chemin. Quand l'amour triomphe -et heureusement il triomphe souvent, à ce que
l'on dit- il paraît que l'on commence à s'habituer à l'obscurité.
Et le mystère commence à resplendir d'une lumière inattendue.
Ne le cherchez pas assis sur un fauteuil.
Et vous le trouverez, parce que le Mystère du Christ n'est dénié à personne,
même s'il se fait parfois trop attendre.
Et il se présente à l'imprévu, dans une espèce de lucidité inattendue
comme une épiphanie, comme une transfiguration à l'interieur de l'âme.
Et l'âme de répondre:
Mais pour moi, qui ne suis pas du tout un mystique, la rencontre avec
le Mystère du Christ a lieu sur un plan infiniment plus humble.
C'est quand Il dit: «Mon âme est triste à en mourir» que le Christ me paraît le plus prés de nous. Car même s'il continue à y être terriblement fort, il a, à ce moment, l'air d'être faible, comme nous le sommes. Le Mystère du chirst est pour chacun des hommes la révélation de son propre mystère. Ici, comme ailleurs, le mot de Pascal est profond: «Nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort, que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ nous ne savons ce que c'est, ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes». C'est donc, dans le Mystère du Christ que notre propre mystère nous
est révélé.
Le Mystère du Christ n'est donc pas seulement le mystère des mystères, le ralliement des mystères, le noeud vital qui leur empêche de se séparer, il est la révélation du mystère que nous sommes. Et il est encore -et c'est mon dernier point de vue, je me résume, - Il est l'aliment de notre action, un mystère-dynamisme, où on se retrouve avec l'Humanité entière. Car l'amour ne demeure jamais inactif ni solitaire.
Il est, par contre, accompagné de tous ses saints et de toutes espèces
d'hommes et de femmes misérables, des affamés, des déclassés de toutes
sortes. C'est, peut-être, la même foule dont le Christ a eu un jour pitié.
Et l'on y est vraiment affairé.
La seule fontaine que l'on puisse trouver dans la nuit de la vie, «la
seule qui sourd et coule malgré la nuit».
1. La Roi du Salon Obscur de Rabindranath Tagore. |
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